Dans mes divers écrits wagnériens je parle souvent de Wieland Wagner – et d’ailleurs n’a-t-il pas joué un rôle important dans l’histoire des mises-en-scène (et surtout comparé aux actuelles horreurs qu’on ose nous présenter) ! -
Ceci est une mise-en-scène récente. Ces clochards qui se chamaillent sont censés être les Chevaliers du Graal - et le plus fort de tout c'est que la musique (sublime) de Wagner résiste à "ça"!
Et soudain je me suis souvenu d’un article que j'avais écrit dans le numéro spécial d’Oblique (4è trimestre de 1979) consacré à Wagner.
Cet article est intitulé « de la désintégration du temps et de l’espace dans les mises-en-scène de Wieland Wagner ».
Je vous le reproduis ici en partie et surtout avec les illustrations qui colorent assez bien l’émerveillement de mes 18 ou 19 ans (on est en 1961) lors de mon premier pèlerinage à cette Mecque musicale qu’est Bayreuth.
Jamais, à ma connaissance, un rapport détaillé d’une telle mise-en-scène n’a été publié. Elle intéressera certainement les wagnérophiles !
Donc Bayreuth 1961 – Parsifal : mise en scène Wieland Wagner, direction Hans Knappertsbusch!
Acte I - 1er tableau : - indications de Richard Wagner : une forêt d’aspect sombre mais sans austérité. Au milieu une clairière. On devine vers la gauche le chemin qui monte à Montsalvat. Du centre de la scène le sol s’incline vers un lac situé plus loin. C’est l’aube.
- Création de Wieland Wagner : Quelques troncs d’arbres géants perdus parmi la brume matinale. Des rayons de lumière traversent obliquement la scène. L’ensemble est peu lumineux. Les entrées et les sorties des personnages se font par un dégradé lumière-ombre saisissant de perfection.
La lumière ne constitue pas une limite à la scène. Celle-ci semble se prolonger à l’infini. Des projections floues de couleurs sur des tulles superposés et tendus à-travers la scène provoquent pour l’œil, qui se perd dans cet espace déréglé, une incapacité de voir net. On ne peut accommoder que sur les personnages qui, du coup, semblent se mouvoir dans un rêve.
Anfortas au bain pour guérir l'horrible blessure
Le changement de décor ne se fait pas entre les deux tableaux, les lumières baissent lentement, les chevaliers disparaissent dans la brume, seuls Gurnemanz et Parsifal marchent dans un cercle de lumière bleue jusqu’à l’extinction complète.
Note personnelle contemporaine (mars 2018) : j’ai cru remarquer que d’une manière générale on ne fait plus les changements de décors à vue. Faire le noir est évidemment plus facile.
Wagner, quant à lui, avait prévu des décors, et le temps imparti pour que se déroule le paysage en toile de fond ne concordait pas avec la musique (laquelle primait et prime toujours heureusement). En colère, comme d’habitude, il dit « il va donc falloir que je compose au mètre ! » (le pauvre ! Il ne pouvait pas prévoir ce que serait la musique de films!) Refusant cette tâche ingrate il demanda à l’un de ses assistant qu’il estimait le plus (Humperdinck) d’écrire les quelques mesures qui manquaient ! (Quelle mission ! - et ces mesures furent supprimées dès l’arrivée de l’électricité qui simplifiait bien des choses. - )
2è tableau : - scène classique du sanctuaire du Graal.
Décor de la création (inspiré parait-il de la cathédrale de Sienne) :
Réalisation de Wieland Wagner :
- Eclairage très sombre venant d’en haut*, impression de malaise, atmosphère recluse d’une collectivité religieuse ascétique. Mysticisme débordant. Une seule colonne qui s’élargit vers le haut.
Le sol est parsemé de taches lumineuses perpétuellement changeantes ; le spectateur ne remarque pas ce glissement, il s’aperçoit du changement produit. L’ensemble imposant des chevaliers vient se ranger autour de la table circulaire. Cette réalisation a été maintes fois photographiée, la voici :
Le miracle final est précédé de l’obscurité qui envahit la scène : des reflets d’un bleu d’une étrange profondeur paraissent ça et là sur le froc des chevaliers. L’embrasement pourpre du Graal n’atteint pas l’intensité que l’on attendrait car l’apothéose est réservée pour la fin du troisième acte. Puis la lumière reparait, les chevaliers célèbrent les agapes ; lorsqu’ils s’éloignent dans l’ombre de la salle, l’obscurité retombe accompagnée des mêmes reflets bleus.
Ce fut le moment le plus intense à mes yeux, là où l’impression d’espace a été des plus irréelles : l’obscurité est telle que l’œil va se trouver à la limite de la vision des couleurs, à la frontière du spectre visuel – le violet frise l’ultraviolet, le rouge frise l’infrarouge et toutes les couleurs sont si sombres que l’œil se trouve presqu’en vision crépusculaire, vision en noir et blanc qui apparaît en deçà d’une certaine puissance lumineuse, comme un paysage éclairé par la lune voit ses couleurs disparaître.
L’impression qui se dégage de ce second acte est complexe et indéfinissable.
1er tableau : - indication de R. Wagner : Salle basse d’une tour ouverte par en haut. Des marches de pierres conduisent vers la plate-forme. Obscurité dans le fond, où l’on aboutit par une saillie du mur que forme la scène elle-même. Instruments de magie et de nécromancie. Klingsor est assis de côté sur la saillie du mur, devant un miroir de métal.
- Création de Wieland Wagner : une série de lignes courbes entrecroisées de couleur verte très sombre. L’abstraction est totale, on peut y voir ce que l’on veut, un puits, un gouffre, un tunnel ou une caverne ; j’y ai vu quant à moi une cave voûtée, les lignes représentants les intersections entre les pierres ; ces lignes d’un vert profond me causèrent une vive impression de renfermé, de moisi, de pourriture, de mousses, d’eau suintante, de voûtes qui se coupent en diagonales. Ne forment-elles pas une sorte de filet dans les mailles duquel la magie vient enchaîner Kundry ? Peut-être y a-t-il un rapport à faire avec la toile d’araignée de 1960?
Voici une illustration très proche de ce que j’ai vu en 1961 :
L’apparition de Kundry est précédée de vifs changements d’éclairages provoquant un effet d’envoûtement. C’est au centre de ce grand édifice de sorcellerie que va apparaître le corps tout entier de Kundry, se tordant, enchaîné par l’invocation de Klingsor.
Klingsor invoquant Kundry par Fantin-Latour
Toujours pour rester dans l’abstraction, Wieland Wagner eut l’idée de faire apparaître uniquement la tête de Klingsor, loin, dans un petit carré blanc, symbole sans doute de sa pensée magique, l’idée était bonne mais peu théâtrale. L’émotion dramatique est cependant tendue à l’extrême et va trouver un dérivatif brutal et surprenant dans le :
2è tableau : - qui arrive sans transition ; les lignes vertes s’effaçant pour faire place à une atmosphère violette ; ce rapport entre ce vert et ce violet créé un choc émotionnel et psychologique des plus violent.
Parsifal arrivant au château de Klingsor :
Dans cette atmosphère violette l’espace est inexistant, rempli de taches, d’ombres, de flous dans lesquels l’œil se perd ; l’éclairage est toujours d’un violet sombre, mais le sol est tacheté de couleurs chatoyantes sans être pour autant vives.
L’atmosphère générale va suivre l’intrigue dramatique par des procédés que l’œil ne verra pas mais que l’inconscient saisira. Tout ceci respire un charme maléfique rempli d’appels charnels parmi lesquels Parsifal ne peut se sentir à l’aise.
Chœur des filles-fleurs dans un enregistrement médiocre, en concert et mal coupé – le texte de l’arrivée de Kundry est « Parsifal Weile ! » « Weile » a été malencontreusement coupé (par un incapable ignorant!) - ce morceau est suivi, si vous le voulez, par des extraits du 3è acte - :
On peut considérer le jardin magique de deux façons : matériellement et spirituellement.
Le côté matériel peut suggérer une luxuriance de végétation conformes aux
idées de Wagner : « végétation des tropiques et splendeur florale. Au fond le parc est borné par un mur crénelé, auquel se rattachent, sur les côtés, l’avant-corps du château – style arabe somptueux – et des terrasses», luxuriance évoquée par les taches qui forment uniquement le décor.
Contrairement à ce qui est indiqué je pense qu'il s'agit d'une erreur. Le décor ci-dessus ne saurait correspondre à la description de Wagner, signalée plus haut, pour le jardin enchanté.
(Joukovski est célèbre pur avoir réalisé un très beau portrait de Wagner la veille de sa mort – ce dessin est conforme aux intentions de Wagner, mais le Maître en a-t-il eu connaissance ?…)
Le côté spirituel consiste en la symbolisation et la concrétisation des sentiments et passions qui luttent dans le cœur de Parsifal et Kundry puisque ces taches, unique décor, épousent par leurs couleurs et leur atmosphère l’intrigue qui est ici surtout psychologique. C’est une correspondance abstraite entre l’âme humaine et la transformation du monde par la perception en fonction de l’état d‘âme, et la compréhension parfaite de ce tableau ne résidera que dans la synthèse des deux conceptions.
Régine Crespin chante « ich sah das Kind » du 2è acte :
A la fin de l'acte la transformation du jardin magique en désert est curieuse et compliquée.
Indications de Wagner :
« Le château s’écroule, comme par l’effet d’un tremblement de terre. Les jardins se changent subitement en désert ; les fleurs fanées couvrent la terre. Kundry s’affaisse en poussant un cri. Parsifal s’arrête une dernière fois en s’éloignant. Du haut d’un mur en ruine il se retourne vers Kundry et dit :
« Tu sais, femme, où tu pourras me retrouver ! »
Chez Wieland :
A l’appel de Kundry, le filet de la magie du premier plan vient se superposer au violet du jardin magique. Lorsque Parsifal trace le signe de la croix avec la lance, violet et magie disparaissent, il ne reste plus qu’un éclairage blafard, le corps de Kundry, l’immensité désertique et quelques éléments du filet magique qui, dans ce paysage désolé, m’évoquèrent de grands arbres dénudés.
- Une mise-en-scène moderne et valable de ce final -
ce qu’on ne voit pas dans l’opéra :
Parsifal retournant à Montsalvat :
*
ACTE III - 1er tableau : -
Indications de R. Wagner : paysage de printemps agréable et découvert. Au fond des prés en fleurs qui montent en pente douce. En avant la lisière d’une forêt s’étend à droite. Au premier plan au bord de la forêt, une source, en vis-à-vis un peu plus bas, une simple hutte appuyée à un rocher. C’est l’aube.
Création de Wieland Wagner : Une clairière dans une forêt réduite à de grands troncs minces et élancés, très denses donnant une impression de relief – atmosphère verte et lumineuse.
Le changement de décor est réduit à une obscurité complète dès que Parsifal retire la Lance du sol pour se rendre à Montsalvat. Cette absence de changement à vue qui nous plonge dans le noir absolu pendant plusieurs minutes me semble une énorme erreur contraire aux intentions du compositeur :
« Gurnemanz vient d’apporter son manteau de chevalier du Graal, lui et Kundry en revêtent Parsifal qui saisit d’un geste solennel la Lance et suit, avec Kundry, Gurnemanz qui le conduit à pas lents. Le paysage se transforme graduellement avec lenteur, d’une manière analogue à la transformation opérée au premier acte, mais cette fois de la droite vers la gauche. Les trois personnages demeurent visibles un moment, puis disparaissent tout à fait, tandis que la forêt fait place toujours davantage, à des voûtes rocheuses qui s’approchent. En des couloirs voûtés qui s’ouvrent dans le roc, on distingue des sons de cloches dont l’intensité augmente peu à peu. Ici les murailles du rocher s’ouvrent et la grande salle du Graal, comme au premier acte mais sans les tables est de nouveau visible. Une lumière voilée l’éclaire. »
En supprimant toute mise-en-scène dans ce passage, on est subitement arraché au rêve pour se retrouver soudain au théâtre. Mais il est vrai que chaque année Wieland Wagner modifiait ses mises-en-scène… Comme tout artiste authentique, riche et sincère, il n’était pas avare d’idées.
Au second tableau le miracle final atteint une intensité pourpre sublime, qui empreint toute la scène et se reflète sur le casque des chevaliers.
Nous voyons donc que la désintégration de l’espace réalisée par Wieland Wagner prolonge la désintégration du Temps réalisée par Richard Wagner et concourt bien à rendre cette atmosphère onirique caractéristique du romantisme et du wagnérisme, permettant au spectateur de se hisser au niveau du monde des archétypes.
Wagner n’a-t-il pas dit d’ailleurs qu’après l’orchestre caché il aurait aimé inventer le théâtre invisible ? C’est exprimer clairement ses intentions.
Et n’est-ce pas le seul moyen d’expliquer ces mystérieuses répliques :
«Parsifal : Ich schreite kaum
doch wähn’ich mich schon weit.
Gurnemanz : Du siehst, mein Sohn
zum Raum wird hier die Eit. »
« Parsifal : Je marche à peine et déjà je me sens si loin !
Gurnemanz : Tu vois, mon fils, espace et temps ici ne font qu’un ! » !
*
Je veux terminer cet article en proposant certaines des plus belles mises-en-scènes de Wieland Wagner et d'autres. J'ai eu du mal à les trouver. C'est presque déja trop tard!
Ce que je veux montrer c'est qu'on peut faire du beau avec de l'ancien.
Ici point de kalachnikov, point de camp militaire!
La mise-en-scène est fidèle et surtout
elle ne va pas à contre-sens!
LE VAISSEAU FANTÔME
mise-en-scène Wolfgang Wagner
TANNHAUSER acte II (ci-dessus)
TANNHAUSER acte III (ci-dessous)
Tannhauser acte III final - m en sc Wolfgang Wagner.
LOHENGRIN (ci-dessous)
LOHENGRIN (ci-dessus)
Les Maîtres-Chanteurs (ci-dessous)
Acte I sc 1
LES MAITRES-CHANTEURS
DE NURENBERG
Acte II (ci-dessus)
LES MAITRES-CHANTEURS
DE NURENBERG
Acte II et III (ci-dessus)
Ci-dessous une belle mise-en-scène du final de
L'OR DU RHIN
(la mise-en-scène en couleur n'est pas des Frères Wagner,
celle en noir et blanc est le même final dans une m en sc de Wolfgang Wagner )
Tirées de la Walkyrie les plus belles mises-en-scène de Wieland Wagner :
Walkyrie acte I
*
Les Nornes, ci-dessous, dans la 1è scène du Prologue du Crépuscule des Dieux.
m en sc Wieland Wagner.
Les Nornes dans la 1è scène du Prologue du Crépuscule des Dieux. m en sc Wieland Wagner.
Crépuscule des Dieux - trio de l'acte II - m en sc Wolfgang Wagner (ci-dessus)
Crépuscule des Dieux, choeurs du IIè acte.
PARSIFAL
Actes I et III (ci-dessus)
J'aime ce sol représentant le labyrinthe de Chartres. Beau symbole!
Parsifal acte I - mise-en-scène Wolfgang Wagner -
J'aime ce sol représentant le labyrinthe de Chartres. C'est quand même plus inspirant que le dernier Parsifal que j'ai vu à Bastille où le Temple du Graal était la salle d'opération d'un hôpital!
Ici une mise en scène pas trop idiote de "l'enchantement du Vendredi Saint" (Parsifal acte III)